Quand l’amour frappe à la porte

Je vous présente ma nouvelle écrite pour le concours de la nouvelle Romantique 2015, qui a remporté le prix « coup-de-cœur » attribué par un jury des éditions Harlequin. Concernant le vote des lectrices, ma nouvelle est arrivée 9ème sur 15. Pour consulter les commentaires des lectrices, c’est par ici : cliquez ici.

Comme l’année dernière, mon histoire fait 12 pages et il s’agit d’une romance contemporaine. Attention, cette nouvelle contient au moins une scène déconseillée aux moins de 16-18 ans !

 

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source : http://luvforluv.blogspot.fr/

Résumé : Agathe vivait une existence insouciante, consacrée à son travail et à fantasmer sur son voisin, lorsqu’elle voit soudain sa vie chamboulée suite à un accident de voiture. Alors qu’elle peine à assumer ses nouvelles responsabilités, l’amour s’en mêle…

Bonne lecture et n’hésitez pas à me laisser un commentaire après votre lecture, cela fait toujours plaisir !

Quand l’amour frappe à la porte

Cela devait bien faire une heure que le bébé pleurait. Grégoire se massa les tempes. Le bruit provenait de chez sa voisine et, au plus grand malheur de ses oreilles, seules de minces cloisons séparaient les deux appartements. Il avait déjà une migraine suite au voyage en avion alors, s’il devait endurer cinq minutes de plus ces pleurs déchirants, il ne savait pas comment il le supporterait. Il en deviendrait probablement fou. Grégoire décida d’aller à la cave jeter sa poubelle à moitié vide. Cela pouvait paraître être dérisoire mais, à ses yeux, cinq minutes de silence se rapprochaient du paradis sur terre.

Après cet instant de répit, il dut se résoudre à rentrer chez lui. Il ne pouvait pas passer le restant de sa vie dans la cave et puis, avec un peu de chance, le bébé se serait peut-être calmé. Il s’apprêtait à rentrer dans son appartement quand la voix désespérée de sa voisine, Agathe Vermont, s’échappa de la porte d’à côté.

– Allons ma puce, calme-toi, s’il-te plaît. Chuut ! Il faut que tu t’endormes, Emma, je dois absolument aller à cette réunion…

La voix fut couverte par des vagissements et, sans même se rendre compte de ce qu’il faisait, Grégoire asséna deux coups secs sur la porte. Sa voisine apparut sur le seuil, le fameux bébé entre les bras. Avant son long voyage d’affaires de six mois, Grégoire avait déjà eu l’occasion d’apercevoir sa voisine et, également, de discuter une ou deux fois avec elle. Il avait le souvenir d’une jolie femme, d’à peu près son âge, qui arborait un très charmant sourire lorsqu’ils se croisaient dans l’immeuble. Il avait d’ailleurs eu plusieurs fois l’intention de l’inviter à boire un verre, bien que cela ne se soit jamais concrétisé, faute de temps. Or, la femme qui se tenait devant lui était très éloignée de celle de ses souvenirs. Agathe avait l’air d’une maman débordée par les évènements. Avec son maquillage à moitié appliqué et son tailleur froissé, elle avait piètre allure. Il avait du mal à croire qu’en l’espace de six mois les choses aient pu autant changer.

– Oui, je peux vous aider ?

Son attention se fixa sur le bébé. Grégoire ne se souvenait pas d’avoir vu le moindre petit-ami chez elle ni qu’elle ait été enceinte. Étrange, surtout que le bébé n’avait pas l’air d’un nouveau-né.

– Monsieur Mauray ? s’impatienta sa voisine. Je suis désolée mais je suis un peu occupée donc, si vous pouviez repasser plus tard, cela m’arrangerait.

Elle s’apprêtait à refermer sa porte lorsque Grégoire dit la première chose qui lui traversa l’esprit :

– Cela fait un moment que j’entends pleurer la petite, est-ce qu’elle va bien ? Vous avez besoin d’aide ?

Ce fut comme si des paroles magiques avaient été prononcées. Sa voisine se retourna pour le fixer avec, dans les yeux, tellement d’espoir qu’il se demanda un instant dans quelle situation il venait de se fourrer.

– Est-ce que vous pourriez garder Emma ce soir ?

Sa voix exprimait la même émotion que ses yeux. Grégoire en fut profondément touché.

– C’est-à-dire que…

– Excusez-moi (elle secoua la tête avec fatalité) vous devez avoir autre chose à faire. Vous venez de rentrer de votre voyage.

Grégoire fut surpris que sa voisine s’en soit souvenue. Cet étonnement dut avoir un effet néfaste sur son esprit, sans quoi il ne s’expliquait pas ses paroles suivantes.

– Ne vous inquiétez pas, j’ai eu tout le temps de ranger mes valises. Vous m’avez l’air…

– Désespérée ? proposa-t-elle d’un ton pince-sans-rire.

– Exactement. Ce serait un plaisir de garder votre petite Emma. Après tout, j’ai fait beaucoup de baby-sitting plus jeune.

En apparence, Grégoire arborait un large sourire mais à l’intérieur de lui-même, il était prêt à se donner des gifles pour les bêtises qu’il débitait. Dernier d’une fratrie, il ne s’était jamais occupé d’un bébé. C’est à peine s’il en avait déjà tenu un dans ses bras.

Agathe sembla pourtant apaisée par ses « références », à moins qu’elle ne soit tout à fait désespérée, car elle le fit aussitôt entrer chez elle.

– Vous me sauvez la vie, monsieur Mauray. Je dois assister à une conférence très importante ce soir et, si je n’y vais pas, je risque un licenciement.

Le visage de sa voisine s’assombrit et Grégoire fut tout de suite convaincu du bien-fondé de son mensonge. Et puis, s’occuper d’un petit être comme Emma – qui continuait à chouiner dans les bras de sa maman – ne devait pas être si compliqué que ça.

– Mince, je suis très en retard ! s’exclama Agathe en regardant sa montre. Je vais me dépêcher de finir de m’habiller puis je vous ferais un rapide tour de l’appartement, d’accord ?

Avant de lui laisser le temps de réagir, sa voisine lui mit d’office le bébé entre les bras et fila vers la salle de bain.

Grégoire observa un instant le visage congestionné d’Emma qui ne voulait pas s’arrêter de pleurer. C’était un beau bébé, malgré les traces de pleurs qui sillonnaient ses joues, pourvu d’une tête bien ronde recouverte d’un fin duvet châtain, et d’yeux bleu marine, d’une teinte étonnante. Il alla s’asseoir sur le canapé du salon et la berça avec maladresse. Agathe revint cinq minutes plus tard, son maquillage parfaitement appliqué, et revêtue d’un nouveau tailleur gris perle qui n’était pas froissé cette fois-ci.

– Venez, je vais vous montrer ce dont vous aurez besoin ce soir. Je vais aussi vous donner mon numéro de téléphone. S’il se passe quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler.

Dix minutes plus tard, la porte claquait derrière Agathe. Grégoire avait l’impression que sa tête allait éclater sous l’effet du trop-plein d’informations et des pleurs du bébé. Heureusement que, grâce au cachet d’Aspirine avalé un peu plus tôt, son mal de tête avait presque disparu. Son regard se porta sur Emma.

– La première chose que nous allons faire, petite Emma, c’est te calmer, tu n’es pas d’accord avec moi ?

 

Visiblement, Emma n’était pas d’accord avec lui. Rien n’avait réussi à l’apaiser. Il avait pourtant tout essayé : le bain, les chatouilles, la nourrir, la coucher… Il commençait à comprendre pourquoi Agathe avait l’air aussi dépassée par les évènements. Il ne serait pas en meilleur état à sa place. De retour sur le canapé, Grégoire continuait à bercer le bébé mais il ne se faisait pas d’illusions. Il en venait à croire qu’il était impossible qu’Emma cesse de pleurer un jour. Il réfléchit un instant et constata qu’il avait tout essayé sauf chanter. Il se mit alors à chantonner une berceuse que sa mère lui avait apprise quand il était petit. Son effet fut immédiat. Emma se blottit contre son torse et le fixa de ses surprenants yeux bleus. Son cœur se serra de tendresse. Durant une dizaine de minutes, Grégoire apprécia à sa juste valeur le silence uniquement troublé par la berceuse qu’il fredonnait.

Il prépara ensuite son biberon – qu’Emma accepta cette fois-ci sans pleurer – et entreprit de la changer pour la coucher. Sauf qu’au moment de lui mettre sa couche, il fut confronté à un problème de taille : comment la mettre de façon correcte ? Il y avait des rabats partout et Grégoire était perdu. Et s’il la mettait mal et qu’il y avait des fuites ? Tout en maintenant d’une main Emma sur la table à langer, il attrapa de l’autre son téléphone dans sa poche et composa un numéro.

– Allo ?

– Maman ? C’est moi, Grégoire. J’aurais besoin de ton aide au sujet des couches pour bébé.

 

Le taxi la déposa en bas de chez elle. Agathe le paya et emprunta l’ascenseur. Elle bâilla tout en jetant un coup d’œil à sa montre. Il n’était pas loin d’une heure du matin. Elle espérait qu’elle n’avait pas trop fait attendre son voisin, Grégoire. Elle n’en revenait toujours pas de la chance qu’elle avait eue ce soir. Comme Agathe s’était récemment vue accorder la tutelle d’Emma, son patron ne voulait pas comprendre qu’elle avait désormais des obligations personnelles et qu’elle ne pouvait plus assister à des réunions aussi tardives. Ces derniers temps, il commençait même à lui signifier à demi-mot que son emploi était menacé. Néanmoins, songea-t-elle, elle veillerait à mieux s’organiser la prochaine fois, afin d’éviter que la baby-sitter prévue ne l’appelle à la dernière minute pour lui annoncer qu’elle avait un empêchement. Agathe s’était sentie prête à l’étrangler. Elle repensa à Grégoire. Cela avait l’air de s’être bien passé puisqu’elle n’avait reçu aucun appel. Avec un peu de chance, peut-être accepterait-il de garder une nouvelle fois Emma, lors de sa prochaine réunion dans deux semaines ?

En tout cas, il n’y avait aucun bruit qui s’échappait de son appartement pour la première fois depuis longtemps. Un peu angoissée par ce silence inhabituel, Agathe ouvrit avec précaution la porte de son appartement, se déchaussa et s’avança jusqu’au salon sur la pointe des pieds. Aucune trace de Grégoire ou d’Emma. Son inquiétude s’amplifia.

Agathe se dirigea vers sa chambre et le spectacle qu’elle y découvrit la fit sourire et dissipa tout à fait son angoisse. Elle eut plutôt un élan de tendresse, qu’elle ne put réfréner, à la vue de son voisin étendu de tout son long sur son lit, aux côtés d’Emma qui était, elle, entourée d’une multitude de coussins pour éviter qu’elle ne tombe. Emma dormait profondément, enfin calme. Quant à Grégoire, il avait le visage détendu et reposé. Agathe se rapprocha à pas de loup pour ne pas les réveiller. Quoi qu’il ait prétendu un peu plus tôt, son voisin devait être épuisé par son voyage. Elle ressentit une pointe de remords à l’idée qu’il ait accepté de garder Emma en dépit de sa fatigue. Puis, elle s’accroupit à côté du lit et caressa la tête duveteuse du bébé. Depuis qu’Emma faisait ses dents, elle ne cessait de pleurer. Agathe en venait à ne plus savoir quoi faire pour l’apaiser.

Elle les contempla ainsi un long moment. Ce fut Grégoire qui, le premier, se réveilla.

– Agathe ?

– Oui, je viens juste de rentrer. Est-ce que tout s’est bien passé ?

Ils chuchotaient tous les deux. Grégoire se releva en faisant attention à ne pas déranger Emma dans son sommeil.

– Bien sûr, à part qu’Emma n’a pas été facile à endormir.

– Au moins vous avez réussi, ce qui déjà est un exploit !

– Elle fait ses dents, n’est-ce pas ?

Agathe acquiesça.

– Ses deux dents du bas ont commencé à pousser. Mais ce n’est pas normal qu’elle ait autant mal, du coup j’ai pris rendez-vous chez le pédiatre.

– Vous voulez que je la mette dans son lit ? lui demanda-t-il.

– Si ça ne vous dérange pas…

Pendant que Grégoire se chargeait de porter Emma pour la déposer dans son petit lit, Agathe en profita pour aller à la salle de bain, se passer un coup d’eau sur le visage et enfiler une tenue plus confortable que son tailleur gris. Elle le rejoignit dans le salon.

– Combien est-ce que je vous dois pour ce soir ?

Grégoire ouvrit grands ses yeux.

– Vous plaisantez ? Rien du tout ! C’était un simple service que je vous rendais, Agathe.

– Je ne vous remercierais jamais assez, donc considérez que je vous dois une faveur.

Il émit un petit rire amusé.

– Comme il vous plaira ! Par contre, sans vouloir être indiscret, avant que je ne parte en voyage d’affaires il y a six mois, je ne me souvenais pas que vous attendiez un enfant. Pourtant, si Emma a environ six mois maintenant…

– Elle va avoir sept mois dans une semaine, confirma Agathe.

Elle hésita quelques secondes sur ce qu’elle devait lui dire. Toutefois il lui était sympathique, plus que cela d’ailleurs, et puis il avait été si gentil d’accepter de garder Emma pour la soirée. Agathe décida de ne rien lui cacher. Après tout, à part sa pitié, elle ne risquait rien d’autre. Elle déglutit et baissa les yeux pour cacher les larmes qui les envahissaient, à mesure que les souvenirs affluaient.

– Emma n’est pas ma fille. Je suis sa tante mais, suite au décès de ma sœur et de son mari, je suis devenue sa tutrice.

– Je suis désolé, Agathe, je n’aurais pas dû…

Elle l’arrêta avant qu’il n’aille plus loin.

– Ce n’est pas de votre faute, comment auriez-vous pu le savoir ? Ils sont décédés avec mon père dans un accident de voiture, il a quatre mois.

– Emma avait à peine trois mois…

Agathe essuya une larme qui roulait sur sa joue.

– Je suis désolée, cette fin de soirée n’est pas très gaie…

Avant qu’elle n’ait pu achever sa phrase, Grégoire l’avait prise dans ses bras et elle se laissa aller contre lui pour pleurer de tout son soûl. Après cet accident, qui lui avait pris sa sœur et son beau-frère mais également son père, Agathe se sentait plus seule que jamais. Elle s’était très vite rendu compte qu’elle ne pouvait plus se confier à ses amis, ils ne comprenaient pas. Quant à sa mère, il n’était même pas envisageable d’en discuter avec elle. Il était bon d’avoir une épaule sur laquelle pleurer, même si c’était celle d’un voisin qu’elle connaissait à peine.

Après quelques secondes qui lui semblèrent avoir duré des heures, Agathe se dégagea doucement et attrapa un mouchoir pour effacer toute trace de larmes.

– Merci beaucoup, Grégoire, pour ce que vous avez fait ce soir, pour moi et Emma.

Il se contenta de lui caresser la joue en réponse.

– Dormez bien, Agathe.

– Vous aussi, murmura-t-elle, alors que la porte se refermait derrière lui.

Au moment de se coucher, elle repensa à ce qui s’était passé et se traita d’idiote. Elle avait désormais la charge d’une petite fille, elle n’avait plus le temps de pleurer dans les bras d’un homme surtout s’il s’agissait de son voisin sur lequel elle fantasmait depuis des mois ! Il fallait qu’elle se secoue et qu’elle cesse de rêver, cela ne lui apporterait rien de bon dans la mesure où c’était irréalisable. En acceptant la tutelle d’Emma, elle avait su qu’elle devrait faire une croix, pour un bout de temps, sur ses envies d’une relation stable.

***

Depuis le premier soir où Grégoire avait sonné à sa porte, il avait gardé Emma de nombreuses fois encore, permettant à Agathe d’assister à ses réunions de travail tardives et même à un dîner entre amies, choses qu’elle n’avait pas pu faire depuis longtemps. Elle avait su se convaincre qu’elle acceptait son aide uniquement pour ce qu’elle était, de la solidarité entre voisins. Néanmoins, elle devait avouer que Grégoire, sous ses airs d’avocat et de célibataire, l’avait étonnée : il s’occupait d’Emma avec beaucoup de savoir-faire. Il était aussi très séduisant, ne put-elle s’empêcher de penser une nouvelle fois, en l’observant discrètement du coin de l’œil. Malgré sa volonté de se consacrer toute entière à sa nièce, Agathe n’arrivait pas à faire abstraction de l’attirance qu’elle éprouvait pour son voisin.

Il y a sept mois, avant son voyage d’affaires, lorsqu’ils se croisaient cinq minutes par semaine dans l’ascenseur, elle avait toujours eu le cœur qui s’accélérait et une rougeur lui montait aux joues. Toutefois, elle n’avait jamais pris cette attirance au sérieux. On n’éprouvait pas des sentiments amoureux pour une personne que l’on ne rencontrait que quelques minutes par semaine, s’était-elle répétée en boucle, histoire de s’en convaincre. Or, la situation avait aujourd’hui changé, ils se voyaient beaucoup plus souvent. À tel point que, pour la deuxième fois depuis le début de la semaine, ils dînaient ensemble, chez Agathe. Elle venait juste de coucher Emma tandis que Grégoire préparait lui-même le dîner – il avait insisté.

– Cela sent bon ! s’exclama Agathe en entrant dans la petite pièce qui servait de cuisine.

Le dos tourné, occupé à remuer le contenu de la poêle, Grégoire rit de sa remarque.

– Ne t’avais-je pas précisé que j’étais un cuisinier hors pair ?

La première fois où ils avaient dîné ensemble, ils s’étaient contentés de commander une pizza par téléphone.

– Si, mais le seul moyen de le vérifier est de mettre le soi-disant cuisinier aux fourneaux ! Grégoire fit une grimace comique puis se reconcentra sur les légumes dans la poêle.

– As-tu besoin d’aide ? poursuivit-elle.

– Non, j’ai bientôt fini.

– Je vais mettre la table, dans ce cas.

Agathe se saisit des assiettes et des couverts puis se dirigea dans la pièce principale de l’appartement, qui faisait office à la fois de salon et de salle à manger quand elle recevait des invités. Une heure plus tard, ils étaient assis l’un en face de l’autre et Agathe devait se retenir de se frotter le ventre de contentement. Grégoire n’avait pas menti, il cuisinait très bien.

– Merci beaucoup, Grégoire, c’était délicieux.

– Comment aurait-il pu en être autrement ? plaisanta-t-il.

À ce moment, leurs regards s’accrochèrent. Grégoire perdit son sourire au profit d’une expression insondable. Ils restèrent un temps infini à se fixer, les yeux dans les yeux, sans bouger ni parler. Le cœur d’Agathe s’accélérait et elle eut une impression de chaleur au niveau de ses joues. Troublée par ce qu’elle ressentait, elle attrapa les premières choses qui lui tombaient sous la main – des verres à pied.

– Je… je vais débarrasser la table, marmonna-t-elle.

Elle se leva, les mains pleines, tout en évitant de lancer le moindre coup d’œil dans la direction de Grégoire, et se dirigea vers la cuisine.

– Agathe, attends.

Elle perçut le raclement de sa chaise contre le parquet mais ne se retourna pas.

– Agathe ! Grégoire haussa la voix. Atten…

Elle ne vit pas la balle rebondissante avec laquelle Emma avait joué l’après-midi. Les deux verres à pied se brisèrent dans un bruit sourd, suivi d’un concert aux tonalités aiguës tandis que les éclats de verre rebondissaient un peu partout sur le sol. Agathe fut réceptionnée avant qu’elle ne touche terre, comme par miracle, par les bras de Grégoire. Le souffle chaud de ce dernier chatouilla son cou lorsqu’il soupira de soulagement.

– Ouf, je t’ai eu.

Cette simple constatation eut l’effet d’un détonateur chez Agathe qui sentit aussitôt son bas-ventre s’enflammer. Elle devait être folle, sinon, comment expliquer qu’au lieu de se précipiter pour ramasser les verres brisés, elle ne songeait plus qu’à embrasser son voisin ? Elle se mordilla les lèvres, en un geste inconscient, pendant qu’elle s’efforçait de recouvrer la raison.

– Bon sang, Agathe…

Intriguée, cette dernière releva la tête vers Grégoire et ne rencontra que ses lèvres, qui se plaquèrent sur les siennes avec impatience. Un torrent de lave avait remplacé le feu dans son bas-ventre. Agathe étouffa un gémissement tout en se hissant sur la pointe des pieds. Elle passa un bras autour du cou de Grégoire pour l’attirer à elle afin d’approfondir leur baiser. Leurs langues entrèrent en jeu, en un formidable ballet, comme elle n’en avait jamais connu. À bout de souffle, la respiration erratique, ils finirent par s’écarter un peu. Agathe avait les genoux qui tremblaient et, si Grégoire ne l’avait pas maintenue par la taille, elle se serait sans doute affaissée à ses pieds.

Ils étaient en train de faire une folie. Il y avait tellement de choses à prendre en compte dont l’une, la moins négligeable, était Emma.

– Grégoire… je ne pense pas que…

Il lui coupa la parole par un fougueux baiser.

– Je te promets que je ne ferais rien d’autre que ce dont tu as envie.

Envie ? Avait-elle envie d’aller jusqu’au bout de leur étreinte ? Bien sûr ! Pourrait-elle, le temps d’une soirée, oublier tous ses soucis, ses chagrins, pour uniquement se préoccuper de ses désirs à elle ? Une fois encore la réponse était positive. Elle aurait tout le temps, le lendemain, pour s’inquiéter des tracas du quotidien.

À partir de cet instant, Agathe mit de côté tout ce qui n’était pas lui, Grégoire, et se laissa porter par ses sentiments. Elle lui rendit son baiser et posa ses paumes à plat sur le torse de cet homme qui l’attirait tant. Elle entreprit de défaire les boutons de sa chemise tandis qu’il attrapait ses jambes pour les passer autour de ses hanches minces. Le vêtement vola dans la pièce, permettant à Agathe d’explorer cette poitrine virile, recouverte d’une fine toison noire. Ses doigts glissèrent sur la peau à la fois douce et ferme. Un frisson agita Grégoire. Il enleva à regret ses mains de sous son haut, où elles étaient occupées à soumettre la poitrine d’Agathe à une délicieuse torture.

– Un lit, il nous faut un lit. Il la reposa à terre.

– Pas… ma chambre… Emma, réussit-elle à articuler entre deux baisers.

– Je reviens.

Agathe n’eut pas à attendre longtemps. Grégoire ressortit de sa chambre, où dormait Emma, avec dans les mains un appareil qu’elle ne reconnut pas sur le coup. Il l’entraîna ensuite vers la porte et ils se retrouvèrent bientôt dans l’appartement voisin, celui de Grégoire.

– Et Emma ? s’exclama Agathe.

Il lui montra l’objet qu’il tenait dans sa main.

– Le baby phone que tu as acheté la semaine dernière, lui expliqua-t-il. Il le posa sur sa table de chevet. S’il y a le moindre problème, on sera aussitôt averti.

Son inquiétude apaisée, Agathe se sentit rougir en prenant conscience qu’elle faisait face, pour le moment habillée, à son voisin torse nu, dans la chambre de ce dernier. Elle prit son courage à deux mains et se déshabilla, sous son regard brûlant. Il était resté immobile, seule sa respiration trahissait son excitation. Les bras ballants, en sous-vêtements, Agathe eut soudain l’impression de revivre sa première fois, où tous ses gestes avaient été empreints de maladresse et d’hésitation. La sensation de ne pas savoir quoi faire était pire que tout dans ce genre de situation. Mais, déjà, Grégoire lui prenait la main, la parsemant de petits baisers, et remonta jusqu’à son épaule nue. Elle fut obligée de se retenir pour ne pas se mettre à pousser de petits gloussements. Elle avait toujours été très chatouilleuse.

– Tu es magnifique, Agathe, murmura-t-il en la regardant droit dans les yeux.

Émue par ses paroles et la sincérité qui s’en dégageait, elle s’abandonna à son étreinte. Elle s’allongea sur le lit et savoura chacune de ses caresses. Avec lenteur, Grégoire parcourut les courbes qui s’offraient sous lui. Arrivée aux hanches d’Agathe, qui se tordait de plaisir à son contact, sa main remonta pour se poser sur l’un des deux seins, dont les pointes roses appelaient aux baisers. Sa bouche fondit dessus pour caresser, mordiller et agacer ces fruits mûrs.

– S’il te plait… souffla-t-elle d’une voix rendue rauque par le désir, viens…

Il ne la tortura pas plus longtemps, attrapa un préservatif qu’il enfila, et s’enfonça d’un mouvement puissant dans l’antre chaud et humide qui le réclamait.

Agathe poussa un soupir de contentement et noua ses jambes autour des hanches de son compagnon pour mieux le sentir en elle. Elle se cramponna à ses épaules de toutes ses forces tandis qu’il accélérait son mouvement de va-et-vient. Le plaisir monta, atteignit son apogée, pour exploser dans un feu d’artifice aux mille couleurs. Comme le désir refluait, Grégoire roula sur le côté pour l’attirer entre ses bras, tous les deux emplis de cette langueur si bienvenue après l’amour. Ils ne tardèrent pas à s’endormir.

***

Contrairement à ce qu’avait pu imaginer Agathe, le lendemain matin fut très agréable et elle n’eut pas à affronter, d’emblée, les conséquences de cette nuit passée avec Grégoire. Après un petit-déjeuner au lit, au cours duquel ils avaient discuté de tout et de rien, en évitant tacitement les sujets sensibles, ils étaient retournés chez Agathe afin de finir de ranger la cuisine, de ramasser les bouts de verre éparpillés partout dans le salon, et pour s’occuper d’Emma qui venait de se réveiller.

Le cœur serré à l’idée de l’inévitable conversation qu’ils devraient avoir, Agathe contemplait Grégoire qui jouait avec Emma, la faisait rire. Cet homme-là était si extraordinaire qu’elle en venait même à douter qu’il soit réel. Quant à elle, Agathe n’avait rien à lui apporter. À quoi bon s’imaginer le contraire ?

– Agathe ? l’interrogea Grégoire qui avait remarqué son air abattu.

– Que dirais-tu de nous accompagner, Emma et moi, dans nos activités du samedi matin ? se contenta-t-elle de lui proposer. Malgré ses préoccupations, elle arborait le plus charmant de ses sourires.

Grégoire se déclara ravi de venir avec elles. Il s’agissait d’aller se promener dans le parc le plus proche ainsi que de faire les courses pour le ravitaillement de la semaine. Depuis que sa nièce était venue vivre avec elle, c’était devenu une petite routine qu’Agathe affectionnait de plus en plus. Tout se passa à merveille, ce qui l’affligea davantage d’autant plus qu’ils partagèrent une complicité telle qu’elle en avait peu connu avec un homme. En rentrant chez elle – chez eux, plutôt, puisqu’ils étaient voisins – une surprise attendait Agathe devant la porte de son appartement.

– Maman ? s’exclama-t-elle.

Si elle s’attendait à cette visite… Sa mère se contentait d’ordinaire d’un coup de fil hebdomadaire pour prendre de ses nouvelles. Elle ne se déplaçait pas en personne, du moins pas sans l’avoir prévenue avant. Sa présence n’annonçait donc rien de bon.

– Ah, Agathe, tu es enfin là ! Je me demandais combien de temps j’allais encore devoir attendre.

– Si tu m’avais prévenue de ta visite, je ne serais pas allée faire mes courses ce matin, lui fit remarquer sa fille d’un ton sec.

Sa mère l’ignora et fixa son attention sur Emma, installée dans son porte-bébé contre le ventre d’Agathe, qui examinait les alentours avec une curiosité tout infantile.

– Comment cela se passe-t-il avec la petite ? Elle ne te mène pas la vie trop dure ? Tu sais, je t’ai toujours dit que c’était une mauvaise chose d’accepter sa tutelle. Tu es trop jeune et, quand tu voudras tes propres enfants ou que tu voudras te marier, ne penses-tu pas que ce sera un poids pour toi ?

Agathe fut estomaquée. Oh, ce n’était pas une surprise, sa mère était loin d’être la gentillesse incarnée. Mais à ce point… et cette scène avait lieu en présence de Grégoire. Alors qu’elle l’avait presque oublié, elle eut soudain pleinement conscience de la présence de son voisin à ses côtés, bien qu’il se soit un peu éloigné. Une vague de colère la saisit.

– Je t’interdis de dire un mot de plus, maman. Si tu n’es venue ici que pour me faire part de ton animosité envers Emma, ce n’est pas la peine de rester.

Agathe posa ses sacs de course pour attraper sa clef au fond de son sac à main. Elle jeta un coup d’œil à Grégoire. Que devait-il penser de cette rencontre ?

Ce serait décidément une journée pénible. Déjà la rencontre avec sa mère, en présence de Grégoire, puis l’inévitable discussion avec ce dernier. Elle pressentait déjà ce qu’il lui dirait : la veille, ils avaient cédé à leur désir et cela s’arrêterait là. Ainsi que venait de le déclarer sa mère, qui accepterait de se lancer dans une relation avec une femme qui avait déjà une enfant à charge ?

– Allons, Agathe, ce n’est pas la peine de monter sur tes grands chevaux. Surtout quand tu sais que je n’ai pas tort.

Sans répondre, Agathe inséra sa clef dans la serrure.

– Je suis venue pour m’assurer que tu seras là à la réunion familiale qu’organise tante Maryse le mois prochain.

Ah, enfin sa mère abordait le sujet qui l’amenait chez sa fille. Cependant, il n’était pas question qu’elle assiste à la moindre réception, à plus forte raison si sa mère souhaitait qu’elle vienne. Laissant la porte de son appartement entrouverte, Agathe se retourna vers elle.

– Tu ne penses pas que je suis un peu occupée avec mon travail et Emma, pour avoir le temps de participer à ces mondanités ridicules ?

Sa mère lui fit la démonstration du sourire le plus hypocrite du monde.

– C’est justement pour cela que tu dois venir. Je ne veux pas que les mauvaises langues se déchaînent sur moi. Je ne les laisserais pas voir ma honte. Quelle idée a eu ton père d’aller se faire tuer en compagnie de cette petite bâtarde et de son mari…

– Ça suffit, maman ! Je ne te le répéterais pas deux fois.

Agathe écumait de rage. Elle ne supporterait pas que sa mère prononce un mot de plus.

– Tu es là pour rien. Je n’irais pas à la réception de tante Maryse, non seulement parce que je ne me soucie pas de ce que l’on va bien pouvoir dire sur ton compte, mais aussi parce que j’ai d’autres choses à faire.

– Tu oublies quelque chose, ma chérie, siffla sa mère. Qui paye ton loyer en ce moment ?

Agathe se raidit et fixa sa mère. Non, elle n’oserait pas…

 

Grégoire en avait assez entendu. Il s’était mis à l’écart lorsqu’il avait vu Agathe se raidir à la vue de cette femme sur le palier – qui se révélait être sa mère – cependant il aurait dû réagir plus tôt. Ce qu’il venait d’entendre l’avait stupéfié. Comment une mère pouvait-elle prononcer de telles paroles ? Il devinait là de gros problèmes familiaux. Il se rapprocha d’Agathe et lui enlaça la taille d’un geste naturel dans le but de la soutenir.

– Est-ce que tout va bien ? lui murmura-t-il à l’oreille.

Agathe hocha la tête mais il n’était pas difficile de comprendre que cette rencontre la perturbait. Il se rendit compte avec plaisir qu’elle acceptait son étreinte.

La mère d’Agathe remarqua sa présence, car elle lui adressa un sourire hésitant. Il l’observa un instant. Tout chez elle, de sa voix alanguie à son allure apprêtée, indiquait une femme sûre d’elle. La ressemblance avec sa fille, Agathe, ne sautait pas aux yeux mais on retrouvait certains traits communs, au niveau des pommettes et des yeux, ces derniers étant chez les deux femmes de la même couleur noisette. Une couleur ravissante d’après Grégoire.

– Ainsi, vous êtes la mère d’Agathe ?

– Tout à fait. Madame Vermont, se présenta-t-elle. Et vous êtes ?

– Grégoire Mauray, se présenta-t-il à son tour.

Ils échangèrent une poignée de main et madame Vermont haussa un sourcil en direction de sa fille pour qu’elle confirme la nature de leur relation. Avec un certain amusement, Grégoire observa le doute dans le regard de sa voisine. La balle était dans son camp, il deviendrait ce qu’Agathe voudrait.

– C’est un… un ami, balbutia Agathe.

Sa mère eut un petit rire affecté. Chez Grégoire, tout amusement s’était dissipé et il éprouvait du dépit à l’idée de n’être qu’un ami. Il était – ou du moins, il avait envie d’être – plus qu’un ami. Il était vrai qu’ils n’avaient guère eu le temps de discuter de la nuit dernière, toutefois pour lui les choses étaient claires. Il ne voulait pas que cela se limite à une nuit.

– Allons, ma chérie, pas besoin de ces cachotteries inutiles. Ce n’est plus comme de mon temps ! C’est ton petit ami, n’est-ce pas ?

Grégoire se sentit aussitôt jugé, analysé, décortiqué… ce que vit madame Vermont dû lui plaire, car elle esquissa un petit sourire satisfait.

– Et que faites-vous dans la vie, Grégoire ?

– Je travaille pour un cabinet d’avocats.

– Oh, très bien. Elle adressa un clin d’œil à sa fille qui restait muette et qui s’était discrètement dégagée de l’étreinte de Grégoire. Vous m’avez l’air d’être un homme charmant, Grégoire. Pour une fois que ma fille a bien choisi ! En matière d’hommes, on ne peut pas dire d’habitude qu’elle ait très bon goût.

Madame Vermont gloussa et Grégoire dut retenir une grimace de dégoût. Il était désolé pour Agathe d’avoir une telle mère. Emma commença à ce moment à s’agiter ce qui fit sortir Agathe de sa torpeur.

– Écoute maman, je suis désolée mais je dois m’occuper d’Emma.

Comme elle se tournait pour rentrer chez elle, sa mère la retint.

– Attends, Agathe, puisque tu as un si charmant compagnon, pourquoi ne viendrez-vous pas tous les trois à la réception ? Je suis sûre que tante Maryse sera enchantée de vous connaître.

Cette dernière phrase était adressée à Grégoire qui hocha la tête d’un air poli.

– Dans tous les cas, tu es obligée de venir ma chérie, conclut madame Vermont qui se rapprocha de sa fille pour lui tapoter la joue. Tu ne voudrais pas me décevoir, n’est-ce pas ?

Agathe ne réagit pas.

– Bon, il est temps pour moi d’y aller, j’ai rendez-vous avec une amie pour déjeuner. J’ai été très heureuse de faire votre connaissance, Grégoire. Je t’appelle bientôt, Agathe !

Agathe s’empressa de rentrer chez elle, suivie par Grégoire qui avait ramassé les sacs de courses. Il les posa sur les meubles de la cuisine pendant qu’Agathe extrayait Emma de son porte-bébé. Elle la prit dans ses bras tout en s’excusant auprès de Grégoire :

– Je suis vraiment désolée que tu aies assisté à une telle scène. Merci beaucoup d’être venu à mon aide, d’ailleurs. Et ne t’inquiète pas, ce qui s’est passé avec ma mère ne t’engage à rien.

– Agathe, une discussion s’impose, non ?

Il s’arrêta pour se passer une main sur le visage. Cette singulière rencontre l’avait quelque peu déstabilisé. Et s’il s’était trompé, et qu’Agathe voulait mettre un terme à leur liaison ?

– Attends, je reviens.

Agathe déposa Emma dans son parc de jeu puis ils allèrent s’asseoir sur le canapé, en laissant un espace d’une dizaine de centimètres entre eux.

– Grégoire, je…

– Agathe, tu…

Ils échangèrent un regard gêné.

– Laisse-moi commencer, exigea Grégoire. Agathe acquiesça sans un mot.

– La nuit dernière… c’était super. Enfin, non, je ne pense pas qu’on puisse la qualifier.

– Mais ?

Confus, Grégoire ouvrit la bouche sans répondre. Puis, il comprit peu à peu ce qu’elle était en train de penser. Dire qu’il ne s’y attendait pas était un euphémisme.

– Il n’y a pas de mais, Agathe !

– Tu veux dire que tu ne regrettes pas ?

– Quoi ? Non, bien sûr que non !

– Et que tu souhaites une relation… sérieuse ?

L’espoir qui sourdait de ses paroles l’atteignit en plein cœur et, n’y tenant plus, Grégoire attrapa Agathe par la nuque et l’embrassa avec tout le désir qu’elle lui inspirait. La nuit dernière lui paraissait si éloignée tout à coup…

Elle eut un mouvement de surprise avant de lui rendre avec enthousiasme ce baiser qui dura aussi longtemps que possible.

– On a tout fait de travers, regretta-t-il. J’aurais dû t’inviter à sortir, ne serait-ce qu’une fois au restaurant.

– Seriez-vous vieux jeu, monsieur Mauray ? s’amusa Agathe qui flottait sur un petit nuage – ce baiser venait confirmer ce qu’elle avait encore du mal à croire. N’oublie pas qu’hier soir, tu as cuisiné pour moi. C’est encore mieux que de m’inviter au restaurant.

– Ce n’est pas faux ! À propos, Agathe, si ce n’est pas trop indiscret (son ton s’était fait plus sérieux) que se passe-t-il avec ta mère ? C’est elle qui paye ton loyer ?

Elle soupira et s’écarta un peu. Ce sujet lui était loin d’être agréable mais, après leur rencontre avec madame Vermont, il était inévitable.

– Malheureusement, oui. J’ai commencé à faire des économies pour pouvoir louer un appartement plus grand. Je lui ai demandé cette faveur mais j’aurais dû prévoir qu’elle se retournerait contre moi.

– Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elle ne se soucie pas d’Emma. N’est-elle pas sa petite fille ?

Un air triste se peigna sur le visage d’Agathe.

– C’est un peu compliqué mais, pour résumer, ma sœur est en réalité ma demi-sœur née d’une aventure de mon père alors qu’il était marié avec ma mère. Disons qu’elle a eu du mal à l’accepter, surtout quand il a voulu divorcer après avoir appris qu’il allait être père une deuxième fois. Ma mère ne le lui a jamais pardonné. Alors elle fait comme s’il ne s’était rien passé. Agathe eut un rire sans joie. Elle continue même à se faire appeler madame Vermont !

Un léger silence s’ensuivit, tous les deux réfléchissants aux derniers évènements.

– Pour en revenir à cette réception, reprit Grégoire d’un ton doux, cela ne me dérange pas d’y aller. Enfin, si tu es d’accord.

– Tu es sérieux ?

Agathe était stupéfiée. Au final, elle n’aurait pu espérer mieux de cette journée. Déjà, il ne regrettait pas la nuit passée et, maintenant, il proposait de l’accompagner chez sa tante !

– Bien sûr !

– Dans ce cas, j’accepte avec plaisir.

***

La réception de sa tante se passait très bien, même si madame Vermont avait exigé de sa fille qu’elle reste constamment assise auprès d’elle. Agathe se forçait donc à sourire pendant que sa mère racontait des histoires rocambolesques qui avaient le seul mérite de faire rire ses auditeurs. Elle supportait mal cette situation bien qu’elle sache pourquoi sa mère se comportait de façon aussi insouciante : elle voulait à tout prix éviter la moindre remarque sur son défunt ex-époux ou sur Céline, la demi-sœur d’Agathe. On n’étalait pas ses problèmes devant ses relations, disait toujours madame Vermont.

Et, de fait, en voyant Emma dans les bras de sa tante, de nombreux invités avaient haussé un sourcil étonné. Personne ne s’attendait à ce que madame Vermont se comporte de façon aussi détendue. Pour cela, Agathe savait qu’elle devait remercier Grégoire, que sa mère avait présenté avec beaucoup de fierté comme son futur gendre jusqu’à en oublier le désagrément que lui causait la présence d’Emma.

Grégoire discutait un peu plus loin. Il adressa un clin d’œil à Agathe qui lui sourit en retour. L’ampleur de la situation la frappa soudain. Comment avait-elle pu l’embarquer dans une telle situation ? Certes, ils avaient mis au clair leur relation et il avait accepté de l’accompagner chez sa tante. Néanmoins, cela n’empêchait pas Agathe de se sentir mal à l’aise. Elle ne pouvait pas lui demander tout le temps de l’aide parce qu’elle avait du mal à faire face aux nouvelles responsabilités qui lui incombaient depuis le fatal accident de voiture. Pouvait-elle lui imposer aussi une belle-mère désagréable, envahissante ainsi qu’un enfant qui n’était pas le sien ? Grégoire l’avait rassuré plusieurs fois à ce sujet et elle l’avait vu s’occuper de sa nièce avec beaucoup de tendresse. Mais cela suffisait-il ?

Agathe prit une profonde inspiration et ce qu’elle devait faire s’imposa petit à petit. Qu’importait à quel point elle aimait Grégoire, elle n’était plus seule. Ses yeux se posèrent sur Emma qui agitait ses petits bras. Agathe la serra fort contre elle. Elle ne voulait qu’une chose, pouvoir lui apporter tout l’amour qu’elle méritait et qu’elle aurait eu avec ses parents. Sa mère dut percevoir son trouble parce qu’elle se saisit de sa main et la pressa.

– Agathe, ma chérie ? Est-ce que tout va bien ?

Agathe se tourna vers sa mère qui avait toujours fait de son mieux pour élever sa fille, mais qui aimait par-dessus tout son mari, bien plus que lui-même ne l’aimait. Cette relation l’avait détruite. Agathe ne voulait pas devenir comme sa mère. Si elle avait appris à connaître Grégoire avant qu’il ne parte en voyage d’affaires, si elle avait osé sonner à la porte de ce voisin sur lequel elle fantasmait jour et nuit pour lui proposer un dîner, alors peut-être qu’ils auraient pu sortir ensemble. Ce n’était plus possible aujourd’hui.

– Maman, je vais y aller.

– Pourquoi ? s’inquiéta-t-elle. Le désarroi se lisait dans ses yeux.

– Écoute, je n’aurais jamais dû accepter de venir ici.

Agathe observa les quelques invités rassemblés autour de la table.

– Grégoire n’est pas mon petit ami, c’est mon voisin, déclara-t-elle à voix haute.

Des chuchotements se firent entendre autour de la table.

– Il a gentiment accepté de tenir ce rôle mais cela ne rime à rien. Je suis désolée, ajouta-t-elle, le cœur serré, pour sa mère.

Agathe se sentait très mal après avoir prononcé ces mensonges. Toutefois, cela n’en serait bientôt plus quand une personne, sa mère sans doute, raconterait ce qui venait de se passer à Grégoire. Elle attrapa son sac à main puis se leva. Sans un mot, Agathe se dirigea vers le parking où était garée sa voiture. En partant maintenant, elle serait de retour chez elle dans deux heures. Elle pourrait ensuite se maudire toute sa vie pour ce qu’elle venait de faire.

 

Grégoire vit Agathe se lever et quitter les jardins où était installé le buffet. Il se rendit compte qu’elle se dirigeait vers le parking. Que diable pouvait-elle faire ? Il s’excusa auprès de ceux avec qui il était en train de discuter et s’empressa de la rattraper.

– Agathe ! cria-t-il.

Elle se retourna et il put voir de la gêne sur son visage.

– Où vas-tu ? la questionna-t-il une fois qu’il l’eut rejointe.

Un air de détermination s’afficha sur le visage d’Agathe.

– Grégoire, je suis désolée de t’avoir entraîné dans cette histoire. Tu as été très gentil et tu m’as beaucoup aidé en t’occupant d’Emma comme tu l’as fait mais…

– Oui ? la pressa-t-il.

– Emma est sous ma responsabilité et, même si je t’apprécie beaucoup, je ne peux pas te demander de partager cette responsabilité.

Le cœur de Grégoire battit plus fort. Ainsi elle l’appréciait beaucoup ? Eh bien, lui, il était complètement tombé sous son charme. Quant aux arguments qu’avançait Agathe, aucun ne le touchait. Il serait plus qu’heureux de pouvoir prendre soin d’Emma avec elle. Il songea aussi qu’il faudrait peut-être qu’il lui avoue, un jour, qu’il avait un peu exagéré ses compétences de baby-sitter, le premier soir où il avait gardé Emma.

– Ah bon ? se contenta de réagir Grégoire en croisant ses bras.

Agathe se troubla devant cette réaction calme alors qu’elle s’était attendue à plus de… Elle ne savait pas à quoi exactement elle s’était attendue, mais certainement pas à cette réaction.

– Vraiment, Grégoire je pense qu’il serait plus raisonnable de nous en tenir là.

Conscient qu’elle allait se dérober une nouvelle fois, Grégoire attrapa son bras pour la retenir.

– Et ce que je pense et ressens à propos de cette situation ne compte pas ?

– Si, bien sûr, murmura-t-elle.

Sa main relâcha son bras pour venir prendre en coupe sa joue.

– Je ne souhaite qu’une chose.

Il sentit le pouls d’Agathe se mettre à battre à toute vitesse. Ce fut donc sans hésitation qu’il prononça la suite.

– Je veux faire partie de ta vie et de celle d’Emma et pouvoir faire ceci tous les jours.

– Quoi ? interrogea-t-elle dans un souffle.

Pour toute réponse, Grégoire se contenta de se pencher vers sa voisine pour l’embrasser – en prenant soin de ne pas écraser Emma qui reposait toujours entre les bras d’Agathe. Grégoire approfondit son baiser et Agathe le lui rendit avec autant d’entrain. Madame Vermont arriva à ce moment pour prendre Emma, ce qui permit à Agathe et Grégoire d’approfondir leur étreinte.

***

Un peu plus tard, une fois qu’ils furent rentrés et qu’ils eurent fait l’amour jusqu’à en être presque rassasiés, Agathe revient sur les derniers évènements.

– J’ai du mal à y croire…

Allongée sur le ventre, elle traçait des petits cercles sur le torse de Grégoire.

– De quoi ?

– De tout ce qui s’est passé aujourd’hui, avoua-t-elle en rougissant légèrement. Tes sentiments, notre baiser, et le comportement de ma mère.

Il lui jeta un coup d’œil interrogatif.

– C’était la première fois qu’elle tenait Emma dans ses bras.

– Ne t’inquiète pas pour ta mère. Tu as remarqué comment elle se comporte avec moi ? On dirait que je suis Dieu en personne.

Ils pouffèrent de rire à cette idée.

– Je m’en occupe, désormais, la rassura-t-il. D’ailleurs, je dois t’avouer quelque chose. Tu me promets de ne pas t’énerver, d’accord ?

Agathe se redressa sur ses coudes.

– Tu me fais peur, Grégoire, quand tu prends ce ton de petit enfant.

– De petit enfant ? répéta-t-il avec un hoquet surpris.

– Oui, on dirait que tu as fait une grosse bêtise.

– Pas vraiment. Disons juste que je ne t’ai pas dit entièrement la vérité.

– Explique-toi, lui enjoignit-elle, méfiante.

– Je n’ai jamais fait de baby-sitting.

Agathe fut soulagée. Si ce n’était que ça…

– Ce n’est pas grave, tu t’es occupé d’Emma… Attends, s’interrompit-elle quand elle eut saisi tout ce qu’impliquait la révélation de Grégoire. Tu n’es pas en train de m’avouer que tu ne t’étais jamais occupé d’un bébé avant ma nièce ?

Il prit un air penaud.

– Je te jure que je me suis documenté sur le sujet, se défendit-il. Et puis j’ai des talents naturels pour cela.

Elle ne put s’empêcher de rire.

– Eh bien, Grégoire, heureusement que tu as ces « talents naturels ».

– J’ai toujours fait très attention.

Agathe lui sourit.

– Je le sais, il suffit de te voir avec Emma pour savoir que tu prends soin d’elle à merveille.

Grégoire baissa la tête pour plaquer un baiser sur les lèvres tentatrices de la jeune femme.

– Je t’aime, Agathe.

– Moi, aussi.

Avec un sourire séducteur, Agathe referma ses bras autour du cou de son compagnon. La nuit promettait encore mille délices…

 

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